14/08/2005

le père et la fille

-         Tu voudrais que j'abandonne ? Tu voudrais que je refuse l'initiation et ainsi mettre fin au cycle ? Tu voudrais que je renie Maritza ?

-         Qu'importe Maritza ?

-         Qu'importe Maritza ? C'est toi, membre de l'ordre du Dragon qui dit ça ?

-         Tu sais pour l'ordre ?

-         Oui, comme je sais maintenant pourquoi Theobaldus a tant de mal a réunir les membres actuels… Je ne peux y croire. Des siècles de luttes, de sacrifices, de larmes et de sang versés pour en arriver là. C'est misérable et pathétique. L'ordre a nourri des lâches et des traîtres en son sein.

Il se lève sous le coup de l'insulte.

-         Des lâches ? Des traîtres ? Est-ce lâche de vouloir vivre ? Est-ce lâche de préférer la protection des siens à une lutte qui n'a plus aucun sens ? Tu accuses sans savoir, comme ta grand-mère ! L'ordre était déjà moribond bien avant que je ne réponde plus à l'appel. Le dernier descendant de Tybald est mort ou reste introuvable. La loggia qui a protégé les réunions des frères n'est plus qu'une ruine. Les hommes ne croient plus en la magie, en la wicca, la rationalité a pris le dessus sur tout ce qui faisait notre force autrefois. Oui, j'ai accepté de renoncer à l'ordre en échange d'une vie durant laquelle je n'aurais pas à me demander si une ombre me traquait ou pire te guettait dans la cour de récréation ou lors de tes camps en mouvement de jeunesse. Oui, j'ai tout fait pour juguler le pouvoir en toi lors de ton adolescence en espérant que ta folle de grand-mère n'allait pas tout gâcher. Et grâce à cela, tu es encore en vie aujourd'hui. Mais, si tu suis le chemin tracé par ta grand-mère et par lui, alors tu connaîtras la peur chaque seconde de te vie. Tu devras chercher les ombres derrière chaque passant, derrière chaque voiture, derrière chaque nouvelle personne que tu côtoieras. Est-ce vraiment ce genre de vie que tu veux mener ?

Je reste silencieuse un moment avant de répondre. Que dire face à cela ? L'a-t-il vraiment fait pour moi ou essaye-t-il de me convaincre ? Il n'a jamais eu l'attitude du père protecteur, au contraire il a toujours été un père distant, même si lors de son déménagement en Floride, il a fortement insisté pour que je les suive lui et ma belle-mère. Il a fini par renoncer après une discussion animée avec grand-mère deux jours avant son départ. "Tu as choisi ton camp.", m'avait-il dit la veille de son départ. A l'époque, je n'avais pas compris le sens de ces mots, aujourd'hui, par contre, j'en saisissais pleinement le message.

-         Je la mène déjà cette vie.

Son visage se décompose sous l'effet de ma phrase.

-         C'est impossible, tu n'as même pas encore passé le rituel d'initiation.

-         Pourtant, j'ai été poursuivie par deux ombres cet après-midi même.

-         Mais cela va à l'encontre de tous nos accords !!!

Cette fois, c'est moi qui encaisse le coup. Accords ?

-         De quels accords parles-tu ?

-         Elle s'était engagée à ne pas te faire de mal si tu ne passais pas l'initiation.

-         Elle ?

-         Celle qui commande aux ombres.

-         C'est de ces accords dont tu parlais auparavant ?

-         Oui.

Sa réponse est trop empressée et sonne faux, mais je fais mine de le croire.

-         Et qui est cette femme ?

-         Quelle importance ?

-         Tu ne me dis pas tout.

-         Je te dis ce que tu as besoin de savoir. Renonce à tout cela. Vis ta vie et tout se passera bien.

-         Pour qui ?

-         Pardon ?

-         Tout se passera bien pour qui ?

-         Mais, pour toi enfin…

-         En es-tu vraiment sûr mon cher papa ? Tu aurais pu venir me trouver juste après le décès de grand-mère, mais non, tu débarques juste le jour où deux de ces ombres m'ont poursuivies alors que j'étais occupée à lire dans le parc royal. Drôle de coïncidence, tu ne trouves pas ?

Son regard passe de l'irrité à celui de la bête traquée.

-         Tu ne sais pas dans quel pétrin tu es occupée à te mettre, Sandra. Fais marche arrière tant que tu le peux encore…

-         Mais qui te dis que j'ai envie de faire marche arrière ? Je n'ai pas envie de laisser tomber Marie, et encore moins Maritza !!!

-         Marie ? Marie Lelieu ? Que vient-elle faire… Oh non… Ainsi, vous vous connaissez.

-         Je suis surtout surprise que tu connaisses son nom de famille et que tu sembles en savoir autant sur elle, alors que je n'en t'ai jamais parlé. Quoique je commence à deviner certaines choses. Je parie que toi et son père vous vous connaissez. Je soupçonne même que vous ayez tous deux passé le même marché avec la maîtresse des ombres. Vous avez sacrifié nos mères à votre sécurité, tout ça pour une vie minable à l'abri des combats, sans vous souciez de vos frères qui tombaient parce que l'harmonie était rompue.

-         ASSEZ !

Son cri est accompagné d'une vague de pouvoir qui me heurte en plein fouet.

-         Je n'ai jamais demandé à faire partie de l'ordre, comme je n'ai jamais demandé d'être impliqué dans cette lutte stérile. Nous sommes au vingt et unième siècle ! Ce n'est plus la magie qui dirige le monde, mais la finance, la technologie, la Raison. Ceux qui prétendent le contraire, comme cette créature ailée née au Moyen age ou comme ta grand-mère et ses semblables sont condamnés à disparaître. Ils sont les vestiges d'un temps ancien, d'un temps qui est révolu, mais que quelques nostalgiques essayent de faire revivre ! Qui a encore envie de courir nu à Beltane et de s'unir avec un ou une inconnue pour célébrer la Déesse ? Qui a envie de donner naissance à un enfant à Imbolc et de l'instruire dans les anciennes traditions ? Qui choisirait ce genre de vie à l'époque de la conquête spatiale et d'Internet ? Qui, sinon des rêveurs incapables d'évoluer avec leur temps !!! Et toi… Toi ma fille, tu risques de compromettre tout ce que j'ai mis une vie à bâtir pour perpétuer un souvenir. La gargouille et Maritza ont fait leur temps, leur chute n'est plus qu'une question de temps. Si ce n'est pas demain, ce sera la semaine suivante, ou le mois ou l'année…

-         Ou le siècle ?

-         Oui, ou le siècle… Cette lutte ne peut être remportée par eux. Ils vont devoir s'incliner comme la déesse l'a fait devant la religion chrétienne autrefois.

-         S'incliner au profit de Ghilad ?

A ce simple nom, son pouvoir soudain reflue et son visage prend une teinte cireuse.

-         Dieu du ciel, que sais-tu de celui que tu viens de nommer ?

-         Que le véritable maître des ombres c'est lui, qu'il créa Marcellus qui fit de Casimir Maleyvi un vampire avant que Cassandre Descrieux n'en devienne un autre à son tour avec l'aide du maître de Jannée. C'est Ghilad qui a maudit Theobaldus et c'est par sa faute que Tybald faillit perdre Maritza. Il joue au diable, parce que ce rôle l'amuse. Quel rôle jouait-il avant ? Je l'ignore encore, mais je finirais par le savoir… C'est dans l'histoire de cet être que le secret repose.

Toute force semble avoir quitté mon père qui s'est rassis dans le fauteuil.

-         Ainsi, j'arrive vraiment trop tard. Maudit soit cette vieille folle pour ne pas avoir tenu sa promesse !!!

-         Je t'interdis de parler de grand-mère ainsi !

Il hoquette de douleur et se cabre dans le fauteuil.

-         Arrête, Sandra. J'ai accepté la règle de la neutralité en cet endroit, tu dois faire de même.

Sa voix est rauque, presqu'un murmure. Que veux-t-il dire ? Que c'est moi qui suis responsable de la douleur qu'il semble ressentir ? C'est ridicule ! Même s'il est vrai que je suis en colère contre lui à cet instant… La colère ? C'est idiot. On se croirait dans Star Wars. Et pourtant… Je respire profondément pour essayer de me calmer et je vois qu'il reprend des couleurs et se redresse en se frottant le plexus solaire en me regardant craintivement.

-         Tu es déjà très forte et pourtant tu ne sais rien de ton héritage.

-         Chaque génération devient un peu plus forte depuis près de deux cent ans.

-         Oui… Une rumeur courait en ce sens, mais vu que ta mère avait un potentiel assez faible, j'ai toujours cru que c'était une légende.

-         Que vas-tu faire à présent ?

-         Retourner en Floride, prévenir Jacques Lelieu que nous avons été deux imbéciles, mais qu'il est à présent trop tard. Attendre qu'elle m'envoie ses assassins et tenter de les repousser jusqu'à l'inévitable.

-         Pourquoi n'essaies-tu pas d'aller te mettre en sécurité ?

Il soupire.

-         J'ai commis quelques graves erreurs, Sandra. Je reste toujours convaincu que la lutte entre la gargouille et Ghilad est vouée à l'échec, j'aurais voulu que tu n'y sois pas mêlée, que tu ignores tout d'eux et que la vie continue comme si de rien n'était. Autant pour ma quiétude que la tienne, enfin peut-être même plus pour la mienne. Mais, le destin en a décidé autrement et, contrairement à ce que tous croyaient, tes pouvoirs ont toujours été présents. Je crois même qu'ils étaient déjà présents avec que ta mère ne meure. Ta grand-mère avait dû le comprendre et elle a tout fait pour te garder auprès d'elle pour te protéger des ombres. J'ai choisi de vivre comme un humain, sans faire appel à mes pouvoirs, sans utiliser la magie. Je suis devenu faible, mais pas assez pour me laisser abattre du premier coup par eux. Je n'ai pas été un très bon père, mais il est trop tard pour que je change cela, comme il est trop tard pour que nous nous tombions dans les bras et que nous nous réconcilions comme dans une scène de film. J'ai choisi mon camp, j'assume mes erreurs. Longue vie à la wicca que tu deviendras ma fille, mais suis mon conseil et ne te contente pas de la fille que tu auras. Les temps changent, les choses évoluent, il est temps que les deux camps s'en rendent compte. Lorsque tu verras Maritza, penses-y. Si je venais à disparaître, tout est en ordre pour la succession, avec l'argent que l'Etat te laissera de ta grand-mère et ce que l'IRS te laissera du mien, tu auras une vie plus que confortable. Adieu, Sandra.

 

Je le regarde s'en aller sans un geste, sans une phrase, les mots me manquent à vrai dire. Ses révélations m'ont autant choquées, que bouleversées. Ainsi, une femme que je suppose être Cassandre a réussi à persuader plusieurs membres de l'ordre à renoncer à se battre pour vivre une vie tranquille. L'absence de grand-maître lui facilite les choses. Comment vais-je annoncer cela à Theobaldus ? Mon père a-t-il raison en disant que l'ordre est moribond ? Je ne sais plus quoi penser.  


15:31 Écrit par Masque | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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