13/08/2005

Chapitre 6 : Confrontation

Chapitre 6 : Confrontation

  

            Je reste un instant sans voix en le voyant assis là. Huit ans ont passé depuis que nous nous sommes vus la dernière fois et il n'a pas changé d'un pouce. Sa chevelure argentée ressemble toujours autant à une crinière, ses yeux verts semblent toujours aussi perçants, il se tient droit sur le tabouret de bar et me fixe comme s'il voyait à travers moi. Autrefois, ce regard m'effrayait, me mettait souvent mal à l'aise, mais aujourd'hui je le soutiens sans sourciller.

 

-         Voilà une surprise inattendue. Bonjour papa.

Il cesse de me fixer et soupire.

-         Bonjour Sandra. Je dois t'avouer que j'eusse préféré ne pas à avoir me déplacer.

Le ton est donné, il ne vient pas pour une trêve ou une réconciliation.

-         Tu n'étais pas obligé de le faire.

-         Tu ne m'as pas laissé le choix…

-         Pas laissé le choix ? Que veux-tu dire ?

Je vois Bruno nous dévisager incrédule.

-         Je crois que ton ami préférerait que nous discutions de tout cela à un autre endroit. Les disputes familiales sont mauvaises pour les commerces.

-         Nous pouvons monter chez moi si tu le souhaites.

Il grimace.

-         Chez toi ? Et l'appartement du boulevard Saint-Michel ?

-         Je le met en location dès le mois prochain.

-         Ah…

-         Oui.

Nouvelle grimace.

-         On monte ou pas ?

-         Très bien, montons.

Il soupire en se levant comme quelqu'un qui sait qu'il va livrer un combat dont il n'est pas certain de l'issue. Je passe la première, monte les escaliers de façon nonchalante, alors qu'en moi une tension s'installe. Sa présence me met mal à l'aise, mais pas de la même façon que lorsque j'étais enfant ou adolescente. J'entre dans l'appartement, Tyran vient m'accueillir en miaulant, mais se met à gronder et souffler lorsque mon père approche. Je le vois s'arrêter à la vue du chat.

-         Qu'est-ce-que cela ?

-         Un chat, tu le vois bien !

-         Oui, je sais ce qu'est cet animal, mais je te demande ce qu'il fait ici.

-         Il y vit avec moi.

-         Cette bête t'appartient ?

-         Ça te pose un problème ?

-         Mais… tu as toujours été allergique aux chats !!!

-         Il semble que ce n'était pas exact, Tyran partage ma vie depuis cinq ans et je n'ai jamais eu aucun problème. Je soupçonne que mes "allergies" venaient du fait que tu as toujours haï les chats.

Il recule d'un pas. Touché. Je plonge mon regard dans le sien comme il avait si bien l'habitude de faire lorsqu'il était le plus fort. Je traverse ses protections mentales comme rien et je me rend alors compte : il sait ! Il sait pour Theobaldus, pour Maritza, pour les ombres. Il sait car…

-         Tu es un mage !!!

Il pâlit et recule encore comme un boxeur qui vient d'encaisser un uppercut.

-         Tu as renié l'ordre ! Tu aurais dû prendre la place de tes pères, mais tu as renoncé ! Tu as banni la magie de ta vie, tu as laissé maman partir…

-         Tais-toi, Sandra ! Tais-toi ! Tu ignores tout, alors ne tire pas de conclusions hâtives !!!

Il semble s'être repris, son pouvoir lutte contre le mien et il avance vers l'appartement en peinant comme s'il marchait sur des charbons ardents. Tyran souffle de plus belle dans  direction et semble lui interdire l'accès.

-         Vas-tu dire à cet animal de me laisser entrer ?

Son ton est rude, mais j'y sens de la peur. Que dois-je faire ? Mon père reste à quelques centimètres de l'entrée, comme paralysé. Je crois qu'il pense que je comprend ce qu'il se passe ici. Ses épaules s'affaissent.

-         Très bien… Tu es mieux préparée que je ne le pensais. Je m'engage à respecter la neutralité de cet endroit, à me soumettre à la règle de la wicca et à ne pas toucher aux prêtresses qui y demeurent. Je viens sans armes, sans tours et sans alliés.

Qu'est-ce-que c'est que ce charabia ? Tyran s'écarte comme satisfait de ce qu'il vient d'entendre.

-         Elle a bien caché son jeu durant toutes ces années et dire que personne ne s'est rendu compte de rien.

-         Quelqu'un a bien dû finir par comprendre sinon elle serait toujours en vie.

Mes paroles sont dures comme l'acier et tranchantes comme le fil d'une épée et semblent le toucher.

-         Je peux t'assurer que je ne suis pour rien dans la mort de Marthe et que je n'en savais rien avant que tu ne m'appelles. Cela m'a surprit d'ailleurs.

Il entre enfin, mais tout l'appartement lui semble hostile et je sais qu'il reçoit cette hostilité de plein fouet. Il s'installe avec précautions dans le fauteuil qu'occupait le notaire le dimanche soir.

-         Pourquoi es-tu venu ?

-         Pour t'empêcher de faire une bêtise.

-         Je te demande pardon ?

-         Sandra, tu es ma fille et, malgré les apparences, je tiens à toi.

-         Tu peux dire que tu caches bien ton jeu…

Il soupire.

-         Tu parles comme ta mère. Tu ne sais rien des enjeux de la lutte dans laquelle il essaye de t'entraîner.

-         De qui parles-tu ?

-          De cette créature qui nous manipule depuis des siècles. De ce monstre qui est humain le jour et gargouille la nuit.

-         Tu as peur de prononcer son nom.

-         Que vas-tu inventer ? Je n'ai pas peur de lui.

-         Dis son nom alors.

-         Ce n'est pas nécessaire.

-         Pourquoi ?

-         J'ai rayé cette créature et sa quête de mon existence il y a longtemps, Sandra.

-         Depuis plus de dix-sept années pour être exact, n'est-ce-pas ? Depuis que maman est morte. Quel pacte ignoble as-tu passé pour avoir la vie sauve ?

-         Si tu es là, en vie, aujourd'hui c'est également grâce à ce pacte, comme tu l'appelles. Laisse-les se battre entre eux. Ne te soucie pas de leur guerre séculaire. Comporte-toi comme une jeune femme de ton âge et de ton époque. Vis, aime, marie-toi, fais de enfants, ne les laisse pas te gâcher l'existence comme ils ont gâché celle de ta mère, de ta grand-mère et de celles qui ont précédé.

Je n'arrive pas à croire ce que j'entend.


11:15 Écrit par Masque | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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