12/08/2005

la poursuite

Je me "réveille" en sursaut, je regarde l'heure, cette fois-ci mon absence n'a duré que vingt minutes. Une impression de froid m'a tirée de cette vision de qui, le sentiment d'être observée également. Je referme mon livre, me penche pour prendre ma bouteille d'eau dans mon sac et observe autour de moi. Un couple d'adolescents sur le banc d'en face est en train de s'embrasser, une mère regarde son fils marcher maladroitement dans les bandes de gazon au milieu de l'allée, un photographe prend des clichés de la fontaine, deux hommes d'environ trente-cinq, quarante ans font leur jogging. Minute… Pourquoi prendre des photos de la fontaine alors que celle-ci ne fonctionne pas ? Aucun jet n'en sort, trop tôt dans l'année je suppose… Je reviens à ce photographe. La fontaine est au bout de l'allée, lui se tient plus ou moins au milieu, son appareil est posé sur un trépied, mais je réalise que celui-ci n'est pas à la bonne hauteur et que les photos vont d'office louper la tête du monument. Qui est cet individu ? Une ombre ou juste un frimeur qui espère attirer l'attention ? Je fais mine de reprendre ma lecture, tout en gardant un œil sur lui. Je ne possède pas la Vision, mais grand-mère m'a dit dans sa dernière lettre de me fier à mon instinct et, pour le moment, il me crie que cet individu représente un danger. "Les ombres sont partout" avait dit le notaire, "Depuis que l'ordre a perdu son grand-maître lors de la seconde guerre mondiale, elles sont devenues plus fortes et peuvent à présent circuler au grand jour sans crainte.". Génial ! Et nous ne sommes même pas préparés pour lutter contre elles. L'impression de froid s'intensifie soudainement lorsqu'une femme promenant un molosse en laisse arrive par le côté du Parlement. Une autre ombre, j'en suis certaine !!! La vision de l'agression de Clarice était un avertissement, les ombres savent qui je suis et vont tout faire pour m'empêcher de succéder à grand-mère. Si elles réussissent, Maritza sera perdue ainsi que Clara, sans parler de ce qui arrivera à Theobaldus.

 

Bouger. Il faut que je bouge de ce banc et que je trouve un endroit où ils ne pourront pas me suivre. Je range mon livre, prend mon sac et me lève tranquillement pour me diriger vers la sortie donnant sur la rue Royale. J'essaye de ne pas faire attention à eux et continue mon chemin vers les escaliers de la rue Baron Horta qui longe le Palais des Beaux-arts et me mènera à la rue Ravenstein. Le PBA, voilà l'idée ! J'y connais pas mal de monde et sait quels sont les sorties inconnues du public. J'accélère le pas, mais je sens le froid se rapprocher, ils me suivent tous les deux. J'arrive aux escaliers, je descend d'un pas alerte, malgré cela, ils se rapprochent. Je cours, les semelles de mes sandales claquent sur la pierre, puis sur le bitume. J'entre précipitamment dans le palais et me dirige immédiatement vers la salle Henri Le Boeuf. Si je parviens à gagner la scène et à passer dans les coulisses, le tour sera joué. Je marche à vive allure, pousse une des portes donnant accès à la salle, je me retrouve au milieu et n'ai plus qu'à descendre pour monter sur la scène. Le froid s'est éloigné, les ombres ont perdu ma trace pour le moment, mais je ne crie pas encore victoire, je fonce vers mon objectif en courant, monte par les escaliers de droite, cours sur la scène vide, entre dans les coulisses et me dirige dans le dédale de couloir en tentant de reprendre mon calme. Je salue deux ou trois techniciens au passage comme si j'étais une habituée, ils me rendent mon salut, tellement de monde passe par ici sur une année qu'ils ne se posent plus de questions et répondent par automatisme, je passe derrière les boutiques vides dont les occupants ont dû déménager suite aux travaux de rénovation, trouve le souterrain menant au musée d'Art Ancien, la porte n'est pas verrouillée, je soupire de soulagement et m'engage dans le couloir en remerciant le ciel d'avoir travaillé autrefois dans ces bâtiments grâce à l'appui de grand-mère. Je sors à hauteur des réserves du musée d'Art Ancien, me dirige vers l'ascenseur de service, cinq minutes plus tard, je suis dans le Sablon. Mon cœur bat encore la chamade et mes jambes flageolent, désormais, je en suis plus en sécurité tant que je ne saurai pas comment combattre les ombres. Je fais route vers la place du Jeu de Balle en prenant garde de ne pas revoir mes poursuivants du parc, en longeant l'église de la Chapelle, je sens une autre présence, très différente de ce que j'ai ressenti à l'approche des ombres, je tourne la tête vers elle et voit Galvin Nowless. Je m'approche de lui d'un pas ferme et m'arrête à quelques centimètres de son visage avant de lui dire d'un ton dur.

-         Si vous savez quelque chose à propos des ombres, il serait temps que vous nous le disiez, car je ne suis pas sûre que la prochaine fois j'aurai autant de chance.

Il me regarde, interloqué, son regard est profond, il semble très ancien et soudain, je comprend.

-         Vous êtes Theobaldus ! Vous êtes la gargouille !!!

Nowless pâlit et me fixe durement d'abord, puis soulagé.

-         Oui… Je suis Theobaldus. Votre instinct ne vous a pas trompé.

-         Pourquoi ne l'avez-vous pas dit ce matin lorsque vous avez chassé l'ombre dans le café de Bruno ?

-         Parce que tant que vous n'avez pas été initiée, je ne peux pas le faire.

Je baisse la tête, l'initiation… Voilà donc, le chaînon manquant.

-         Pourquoi n'ai-je pas été préparée ? Pourquoi Marie et moi n'avons-nous pas été initiées ?

-         C'est une longue histoire… Le cycle veut que les filles succèdent à leur mère et qu'elles soient initiées par celle-ci.

-         Ma mère est morte…

-         Je le sais. Morte à la même époque que celle de Marie. Mais, heureusement après que vous soyez nées.

-         Les ombres ont-elles joué un  rôle dans ces morts ?

-         Les ombres ne sont que des instruments, Sandra. De terribles outils, mais rien de plus. Elles font ce qu'on leur ordonne de faire.

-         Mais alors, qui ?

-         Celui qui a fait de moi ce que je suis…

-         Marcellus ? Je le croyais mort ?

-         Non, Marcellus n'était pas le chef. Il était puissant, certes, mais pas assez pour me maudire de cette façon-là. Celui qui m'a fait cela, qui dirige le tout se fait appeler Ghilad et à ce jour encore, j'ignore son véritable nom. Mais au cours des âges de nombreux exploits soi-disant dus au Malin furent son œuvre. Ghilad a toujours adoré se faire passer pour le diable, c'est une image qui lui plaît et qui l'amuse. C'est lui que l'ordre du Dragon combat depuis des lustres, c'est lui qui m'a abusé et maudit par la suite…

Je reste sans rien dire pendant un instant, puis relève la tête.

-         J'ai été poursuivie par deux ombres cet après-midi. J'ai réussi à leur échapper en m'enfuyant par le souterrain de Palais des Beaux-Arts. Mais, je suis certaine que si elles m'avaient rattrapée, je serais morte à l'heure qu'il est.

Theobaldus accuse le coup, je vois ses yeux s'emplir de crainte et de colère.

-         Quel qu'ait été le but de cette manœuvre, l'ennemi a réussi une fois de plus à contrarier mes plans et m'oblige à en changer. Je voulais repartir à la recherche du nouveau grand-maître de l'ordre, mais il semble que je doive rester au moins jusqu'à ce que vous ayez rejoint Maritza. Essayez de sortir seuls le moins possible, et ce conseil est valable pour tous les trois. Je viendrai vous voir demain soir, tous les trois. Dans votre appartement puisque j'ai cru comprendre que vous vous étiez décidée à vous installer dans celui de Marthe.

-         Comment savez-vous cela ?

-         Je suis passé voir votre notaire. Je connais sa famille depuis des générations.

Evidemment, pourquoi n'y avais-je pas pensé ?

-         Très bien… demain soir. Nous vous attendrons.

-         A demain, soyez tous prudents.

-         Vous pouvez y compter, au revoir, Theobaldus.

Il ne répond rien et me regarde m'éloigner. Dix minutes plus tard, je rentre pour découvrir un visiteur inattendu dans le café en train de discuter avec Bruno : mon père.


23:09 Écrit par Masque | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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