07/08/2005

Le notaire 

Marie s'interrompt pour me passer le registre et faire quelques pas, tandis que Bruno relis les notes qu'il a prises durant la lecture. Tyran n'a pas bougé d'un poil depuis tout à l'heure, je m'accroupis pour voir si tout va bien, il est là en boule, ses yeux ambrés brillant comme des flammes. Je l'appelle et reçois un grognement pour toute réponse. Je me redresse en haussant les épaules, ça finira bien par passer, il n'y a aucune raison qu'il ne s'acclimate pas à cet appartement-ci.

 

Je m'apprête à rejoindre les autres, lorsque mon portable sonne. Je décroche, c'est le notaire. Il me parle d'un contretemps à propos de demain et me demande s'il ne peut pas plutôt passer nous voir ce soir. Je met un moment à réaliser de quoi il me parle. Le rendez-vous de demain ! Avec ce registre, je l'avais complètement oublié. Je jette un coup d'œil à la pendule murale : 19h30. Dix-neuf heures trente ? La lecture de Marie a duré plus de trois heures ! C'est impossible ! Le notaire me relance, je lui dis que c'est d'accord, qu'il peut passer maintenant s'il veut sans omettre de lui préciser que je suis chez grand-mère. Il me remercie, me dit qu'il sera là dans vingt minutes et me salue avant de raccrocher.

 

Perplexe, je retourne auprès de Bruno et Marie qui me demandent si ça va.

 

-         Oui, pourquoi ?

-         Tu sembles préoccupée soudain, me répond Bruno.

-         Non, enfin pas vraiment. Le notaire arrive.

-         Le notaire ?

-         Oui, le notaire de grand-mère, nous avions rendez-vous chez lui demain en principe, Marie et moi.

-         Sainte mère ! Avec cette histoire de Cassandre, ça m'était complètement sorti de la tête.

-         A moi aussi figure-toi. Il a un contretemps et m'a demandé d'avancer le rendez-vous à ce soir. J'ai accepté et il arrive d'ici vingt minutes.

Bruno se lève avec sa tasse en main et passe par la cuisine, avant d'aller à la porte d'entrée.

Je le regarde faire et demande intriguée.

-         Que fais-tu ?

-         Je vais rentrer chez moi, pour ne pas vous déranger lorsque le notaire sera là.

-         Mais tu ne nous dérange pas. Enfin, je parle pour moi, mais je crois que Marie m'approuve.

-         Tout à fait, répond-t-elle. Tu peux rester, Bruno. Je n'y vois aucun inconvénient.

-         Le notaire en verra peut-être un lui… nous dit-il.

-         J'en fais mon affaire du notaire, répond Marie. Je vais te le coincer dans un coin et lui mettre mon décolleté sous le nez, il ne pensera même plus à toi.

Je reste stupéfaite de cette réponse, puis commence à pouffer pour finalement hurler de rire en imaginant la scène. Bruno semble d'abord tout aussi interloqué que moi, puis rit à son tour.

-         Tu es une véritable Messaline, mais je m'en voudrais que tu te compromettes pour moi. Je repasserai plus tard si vous le voulez bien.

Il ouvre la porte et tombe nez à nez avec le notaire qui s'apprêtait à frapper à la porte.

-         Bonsoir mesdemoiselles, monsieur. Seriez-vous par hasard, monsieur Bruno Abiatti ?

Bruno le dévisage comme si ce petit homme sec en costume anthracite était un des aliens de Roswell avant de répondre par l'affirmative. Le notaire hoche la tête satisfait.

-         Le hasard fait bien les choses, je devais vous voir également.

-         Vous deviez me voir ? ton incrédule.

-         Tout à fait… Madame Manguel m'a laissé un courrier pour vous également.

A mon tour d'être dubitative.

-         Grand-mère a laissé un courrier à l'intention de Bruno ?

-         Oui, mademoiselle Beggers, c'est exact.

-         Mais pourquoi ne nous avez-vous rien dit lors de la lecture du testament ?

-         Parce que c'était les instructions de votre grand-mère, mademoiselle.

  Je sens Marie s'énerver.

-         Ça devient ridicule, maître. Tout ce mystère est-il vraiment bien nécessaire ?

Maître Rabateau reste impassible.

-         Je crains que oui, mademoiselle Lelieu. Ce que j'ai à vous dire est d'une importance capitale, je vous l'assure.

Moment de silence, un étrange sentiment enserre ma poitrine comme si toute ma vie était sur le point de basculer. Etrangement, on dirait qu'il en va de même pour Bruno et Marie. J'essaye de me calmer en me servant des techniques de respiration apprise lors de mes cours de self-défense et de plongée sous-marine, mais rien n'y fait. Je prie le notaire de prendre place et instinctivement vais m'installer aux côtés de Bruno et Marie. On dirait trois étudiants à une remise des prix, la tension est palpable, l'atmosphère chargée d'électricité.

Maître Rabateau s'installe et sort plusieurs enveloppes de sa serviette en cuir avant de chausser ses lunettes et nous détailler tous les trois.

-         Tout d'abord, je tiens à préciser que ce qui va suivre n'est ni une plaisanterie, ni une invention sortie de l'esprit d'une vieille dame sénile. Vous savez comme madame Manguel avait la tête sur les épaules et le sens des choses.

L'étau qui m'écrase se fait plus fort. De quoi parle-t-il ? Que va-t-il nous révéler de si terrible ? Je sens Marie de plus en plus tendue et Bruno qui s'agite comme si le siège lui brûlait les fesses. Soudain, Marie prend la parole.

-         Excusez-moi, maître, mais cela a-t-il un rapport avec une villa en Italie et le château de Jannée ?

Maître Rabateau nous regarde, surpris, avant de répondre.

-         Oui, mademoiselle Lelieu, il est effectivement question de ces lieux dans ce que j'ai à vous dire. Mais comment avez-vous découvert l'existence du château de Jannée ?

-         Quel rapport a votre visite avec Cassandre Descrieux ?

Le notaire encaisse la question de Bruno comme un boxeur un uppercut.

-         Voilà une question assez inattendue… Que savez-vous exactement de Cassandre Descrieux ?

-         Qu'elle est née au dix-huitième siècle, qu'elle s'est tournée vers la magie dès son plus jeune âge…

-         Qu'elle est devenue un vampire.

Cette phrase de Marie venant terminer la mienne jette un froid dans la pièce. Maître Rabateau ôte ses lunettes, et les frotte avec un chiffon, troublé, avant de les remettre en soupirant.

-         Il semble que vous ayez découvert certaines choses. Des choses inattendues, même, je dirais. Je sais que votre grand-mère n'a pas eu le temps de vous préparer à tout cela, alors ma question est : comment avez-vous appris l'existence de cette…créature.

Nous nous regardons. Doit-on lui parler du registre ? Mon cœur balance, mais c'est Bruno qui parle.

-         Sandra et Marie ont entrepris de vider le grenier, hier. Lors de leurs fouilles, elles ont trouvé une sorte de journal ou de registre dans un meuble ancien.

Rabateau semble soudain très agité.

-         Un registre dites-vous ? Comme un cahier de régisseur ?

Nous hochons la tête tous les trois en même temps. Les mains du notaire se mettent à trembler.

-         Il y a un problème avec ce registre, maître ?

Rabateau fixe Bruno.

-         Vous êtes parvenu à le lire ?

-         Sandra et moi, oui. Bruno semble dire qu'il n'est pas écrit en français.

-         C'est bien celui-là alors…

-         Que savez-vous de ce journal, maître ?

-         On le croyait perdu depuis la Révolution.

-         La révolution ? Laquelle ?

-         Celle de 1789, mademoiselle Lelieu.

-         Mais enfin, Jannée est en Belgique !

-         Oui, mais, le chroniqueur et ceux qui l'ont suivi ne sont pas resté à Jannée.

-         Le chroniqueur ? Celui qui tenait le registre ?

-         C'est exact, mademoiselle Beggers.

 

La pièce est sombre. La lumière de la lune passe à travers les fenêtres. Tout est calme dehors, mais on ne peut pas en dire autant à l'intérieur. Les deux émissaires envoyés à Profondeville sont revenus bredouilles, l'assemblée est restée silencieuse à l'écoute de leur rapport sur les événements ayant conduit à la destruction de l'abbaye. A la fin du récit, Theobaldus s'est levé et s'est mis à faire les cent pas dans son coin, ses ailes toujours repliées dans son dos, sa masse empêchant la lumière d'entrer là où il se tient.

 -         C'est inconcevable qu'ils aient pu s'échapper ! Inconcevable ! Je croyais que l'abbaye était un lieu sûr ?

-         Calmez-vous, Theobaldus… Ces hommes n'y peuvent rien, tout était déjà terminé à leur arrivée.

La créature ailée s'arrête.

-         Belle consolation, monseigneur. Mais en attendant, Maleyvi et son apprentie sont dans la nature.

-         Et tôt ou tard, nous les retrouverons. Le temps ne joue pas en leur faveur, vous le savez.

Theobaldus baisse la tête.

-         Ce n'est pas vous qui êtes prisonnier de cette apparence à la nuit tombée, monseigneur.

-         Peut-être, mon ami. Mais, elle vous apporte une longévité qui nous permet de garder le lien et qui fait de vous un conseiller précieux pour notre mouvement.

-         Peut-être, mon ami. Mais, elle vous apporte une longévité qui nous permet de garder le lien et qui fait de vous un conseiller précieux pour notre mouvement.

-         Alors suivez mes conseils, monseigneur et mettez plus de chroniqueurs à l'œuvre. Je vous rappelle que toute confrontation avec ceux du sang de Marcellus peut m'être fatale. Mon immortalité ne joue pas face à la lignée de celui qui nous a maudit.

  

Je secoue Bruno qui s'est effondré dans le canapé. Il reprend ses esprits et fixe le notaire.

-             Qui sont les Chroniqueurs, maître ? Où se réunissent-ils à présent ?

Marie s'approche de Bruno.

-         Tu as eu une vision comme celle dont Sandra m'a parlée à propos de Venise ?

-         Si on veut, répond-t-il. J'ai vu une pièce avec des hommes se tenant dans l'obscurité et une créature avec des ailes qui se nommait…

-         Theobaldus, dis-je soudain. L'ennemi de l'homme que j'ai vu dans la gondole hier soir.

Le notaire nous regarde éberlué.

-         Vous avez des visions du passé ?

-         Je ne sais pas si elles sont du passé, mais ça ressemblait à une vision, en effet.

-         Il serait peut-être temps de tout nous dire, maître. Quels sont nos liens avec Cassandre Descrieux, Casimir Maleyvi et Theobaldus ? 

Maître Rabateau ouvre une première enveloppe, en tire plusieurs feuillets et commence la lecture.

 



12:38 Écrit par Masque | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Bisous Mon dieu quelle imagination!..........et fort bien écrit... bisous, bonne continuation

Écrit par : goutte de mer | 09/08/2005

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